La politique, c’est comme la pub. Le fond est souvent très convenu, rien qui concerne vraiment un ingénieur ou un technicien spécialiste du sujet. Tout est dans le symbolique, ce que les mots évoquent. Vous pouvez choisir de lire les programmes de la présidentielle comme on regarde une pub, passivement, sans réfléchir. Ou choisir d’analyser.
- Citation : "Je soutiendrai le développement des nouvelles technologies et de l’économie numérique, levier essentiel d’une nouvelle croissance, en organisant avec les collectivités locales et l’industrie la couverture intégrale de la France en très haut débit d’ici à dix ans."
Recette #1 : Ne pas donner de détail pour ne pas risquer de se tromper.
S’agit-il de fibre, d’ADSL+++ ? Que les pouvoirs publics soient agnostiques quand à la technologie employée pour aboutir à un résultat, soit. Mais dans le cas des infrastructures il faut faire un choix pour qu'elles se déploient, pour les réguler.
Tout le monde est pour le THD, même ceux qui ne comprennent rien à internet. Le THD, c'est la tarte à la crème de la politique.
Mais expliquer comment on va déployer le THD est tout le problème. Qui finance ? Combien ? Ou ? Quel mécanisme juridique ? Quel partenariat entre privé et public ?
C'est faute d'avoir eu la bonne stratégie depuis 10 ans que le THD n'avance pas. Sans détail pratique sur le mécanisme, c'est une promesse qui n'engage que celui qui y croit.
- "Je remplacerai la loi Hadopi par une grande loi signant l’acte 2 de l’exception culturelle française, qui conciliera la défense des droits des créateurs et un accès aux œuvres"
Recette #2 : Baisser les attentes du lecteur internaute
Il ne s'agit pas d’une vente ou fourniture de service, ou droits et argents s'échangent sur une base juste par les deux parties mais d’une "conciliation".
En bon centriste je n'ai rien a priori contre la conciliation ou le compromis, mais avoir mis cette phrase en introduction est une mise en garde du lecteur internaute : vous n'allez probablement pas apprécier la suite, soyez prévenus.
Notez qu’il ne s'agit pas de "l'accès" mais "d'un accès" à la culture. Comprendre : plus restreint que vous ne l'espérez.
Baisser initialement les attentes du lecteur de projet politique (donc passionné) est important pour qu'il se sente le moins déçu possible à la fin.
- "par internet facilité et sécurisé."
Recette #3 : Faire peur au lecteur, puis le rassurer : "Tu es en danger, on va te protéger"
Les échanges entre particuliers seraient-il non sécurisés, organisés par les fameux pedonazis de l'internet ? Tremblez ! Mais rassurez vous Hollande va "sécuriser", il va vous protéger.
Et ça sera "facilité" en plus (Comprendre : vous ne sentirez rien de l'argent qu'on va vous prendre).
Une phrase pareille, c'est beau comme une pub d'"internet par Orange".
- "La lutte contre la contrefaçon commerciale sera accrue en amont,"
Recette #4 : Lui expliquer qu'il est victime de lui même. "Tu es drogué, mais c'est au dealer qu'on va s'intéresser."
On peut raisonnablement comprendre qu'il s'agit d'une lutte contre les serveurs, qu'ils soient de streaming, de liens, de torrents. Qu'ils profitent financièrement des échanges (type megaupload) ou pas (sites de seeding sans pub). En clair le concept d'échanges de pair à pair est vu comme une drogue et la stratégie de lutte est calquée sur la lutte contre la drogue : pas de dépénalisation pour les utilisateurs, l'essentiel de la lutte focalisée sur les dealers pour empêcher que les clients puissent se fournir.
Pas de détails, mais techniquement on peut s'attendre à des fermetures de sites de liens pour les rares hébergés en France, et à une intensification des filtrages au niveau DNS pour ceux à l'étranger (peering, seeding, streaming, ...). Mais comme tous les utilisateurs vont rapidement basculer en SSL, Hollande passera-t-il au filtrage par port ("en amont" signifie avant que le paquet arrivé chez vous ?) ou au niveau protocole (DPI) ?
En cela il s'agit d'un changement opérationnel par rapport aux gouvernements récents mais la pensée est identique. La lutte continue, cette fois contre les «dealers» et probablement sur le filtrage de la connexion internet entre sites et utilisateurs.
- "pour faire respecter le droit moral, pilier des droits d’auteur,"
Recette #5 : Provoquer en lui la honte : "Internaute, tu devrais avoir honte, tu n'as aucune morale"
Le droit moral est important pour les artistes et il est important que les internautes comprennent cette notion. L'idée (très simplifiée) est que l'artiste doit avoir son mot à dire sur le devenir de ses oeuvres, indépendamment des considérations financières. Une oeuvre n'est pas qu'un produit dans un marché, elle a un créateur pour toujours.
Le droit moral aurait eu toute sa place dans une licence globale aussi, car accès forfaitaire pour les particuliers ne signifie pas abandon des droits pour l'auteur, bien au contraire.
Le droit moral est important, mais si on s’était arquebouté sur le droit moral au moment des radios libres, on aurait jamais pu trouver une solution qui laisse les radios diffuser ce qu'elle veulent en échange d'une rémunération.
Mais dans le contexte d'une lutte contre les échanges non commerciaux parler de droit moral signifie que ces échanges sont sur le fond mauvais, qu'un échange entre particuliers ne respecte pas la volonté de l'artiste même si cela ne lui cause aucun dommage économique. Aucun argument économique comme la fréquentation record des cinémas ne peut être prise en compte. Les échanges entre particuliers sont immoraux, voila le message.
Ce que le mot "moral" évoque pour le lecteur lambda, c'est la notion de décence par rapport au groupe. Si vous faites une action qui provoque l'indignation du groupe, vous avez agi contre la morale, vous êtes immoral, vous devriez avoir honte.
- "et développer les offres en ligne."
Recette #6 : Lui faire croire qu'il a le choix
Cela signifie clairement que la priorité est au développement de l'offre payante légale. Et en effet c’est une priorité, l'offre légale est vraiment déficiente.
Mais il dit pas comment. S'agit-il d'un recyclage du label HADOPI avec un nouveau nom ? Bien souvent dans ses 60 promesses Hollande indique qu'il va forcer, interdire, orienter le marché, les taux de change, la finance mondiale. Mais le marché a son inertie et les incantations seules ne servent pas à grand chose.
Sarkozy, Albanel, Mitterand aussi voulaient développer l'offre légale. Le résultat n'est pas du à un manque de volonté, encore moins un manque de gesticulations ou de promesses mais à un manque de mesures claires, concrètes et efficaces. Sans détails c'est une promesse vide de sens.
- "Les auteurs seront rémunérés en fonction du nombre d’accès à leurs œuvres"
Recette #1 bis : Ne pas donner de détail pour ne pas risquer de se tromper.
Le système de rémunération. Voila la seule réelle action qui est proposée, le reste étant surtout des souhaits sans détails pratiques.
Mais il est permis de se demander comment ce système va fonctionner. Si la lutte «en amont» cible les sites qui hébergent les fichiers ou les torrents, il sera délicat de leur demander leur stats de téléchargement pour rémunérer les artistes. De même, si le partage entre particulier reste illégal, il sera délicat de leur demander de reporter leur consommation par l’installation d’un «mouchard».
Si le système de rémunération est au final aussi opaque et injuste que la répartition actuelle de la taxe copie privée par les ayant droits intermédiaires, ce ne sera une victoire pour personne et surtout pas pour les artistes.
- "grâce à un financement reposant à la fois sur les usagers et sur tous les acteurs de l’économie numérique"
Recette #7 : La tactique du sniper fiscal
Il ne s’agit pas d’une licence globale, c'est un élargissement de la rémunération pour copie privée actuelle, taxe sur les supports de stockage que nous payons tous. Elle sera juste élargie à tous les fabricants de matériels, opérateurs de téléphonie, fournisseurs à internet. Au lieu d'avoir uniquement une contribution unique et claire que vous payez en même temps que votre abonnement à internet/mobile comme la licence globale, vous aurez une taxe diffuse et presque invisible sur tous vos achats numériques et électroniques, comme la rémunération pour copie privée. Seraient probablement concernes aussi les publicités (google, dailymotion), faisant reposer indirectement sur votre pouvoir d'achat ces taxes. Presque invisible donc mais pas indolore. C’est la tactique du sniper fiscal. La taxe est déjà de l'ordre de 250 millions, on peut imaginer qu'élargir l'assiette va aussi élargir le montant. En clair nous aurions tous à payer beaucoup plus sur tout notre équipement, nos abonnements, indirectement sur la publicité ... sans avoir aucun droit en échange.
- "qui profitent de la circulation numérique des œuvres."
Recette #8 : Méchants capitalistes
La vision de l'économie numérique selon Hollande semble se résumer à : de grands groupes internationaux profitant des artistes français. En somme, une variante de «mon ennemi, c’est la finance».
C’est oublier qu’à part google-youtube l’essentiel des start-ups ne sont pas rentables et que beaucoup sont françaises ou européennes. Que les seules entreprises qu’il réussira à taxer sont des entreprises légales, qui ont donc en général une stratégie associant et rétribuant déjà les artistes sinon elles seraient attaquées en justice.
Que le réel problème soit la mutation de notre système de financement de la création franco-français (par exemple le cinéma par la télévision) n’est même pris en compte. Pour Hollande les problèmes viennent de l'autre, les solutions viendront plus tard ... seul importe le changement maintenant.
Or sans une vision claire et honnête des problèmes actuels, Hollande ne pourra trouver les solutions. A la lecture de son projet, je ne vois pas d’amélioration sensible par rapport a la politique désastreuse de Sarkozy en ce qui concerne les artistes, les internautes, les entreprises.
Pour faire bonne mesure, je vous renvoie vers l'itw de Bayrou sur la radio le Mouv' ou il cite une étude totalement farfelue du Parti Pirate. WTF, comme on dit.












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