Mon seul contact avec le jeu payant consistait à offrir une pochète musicale de la FDJ à ma grand mère (2 fois par an maximum). Mais laissez moi vous expliquer pourquoi je pense que le projet de libéralisation du jeu en ligne est très différent de ce que nous connaissons, et pourquoi il va bien plus loin que le jeu.

Les jeux en lignes sont organisés par des professionnels d’internet aux budgets conséquents. Le client est lui fortement motivé et a du temps à y consacrer. Vouloir contrôler le lien numérique qui les réunit régulièrement demande une certaine réflexion. Voici un inventaire de quelques solutions aussi évidentes à première vue qu’inefficaces en pratique.

Nom de domaine

Bloquer un site par son nom de domaine (exemple : jackpot.com) : Facile à mettre en place il suffit d’enlever une ligne dans l’annuaire de votre fournisseur d’accès (l’annuaire “DNS” vous dit que jackpot.com = 208.87.149.240). Mais il ne s’agit pas d’un blocage : si vous avez l’information dans votre carnet d’adresse personnel (”hosts”) rien ne vous empêche de consulter le site. De plus un nom de domaine n’est de nos jours plus aussi important qu’il l’était : la société qui gère jackpot.com peut aussi utiliser super-jackpot.com mega-jackpot.com jackpot.jp … comme autant de boites postales et contourner la censure plus vite qu’elle n’évolue. Les clients continueront à le trouver par leur moteur de recherche favori sans même s’en rendre compte.

Adresse

Une évolution de cette méthode consiste à bloquer l’adresse correspondante (208.87.149.240 en plus de jackpot.com). Mesure déjà plus couteuse à mettre en place pour les fournisseurs, elle présente de nombreux effets secondaires. Les services qui sont hébergés à la même adresse, sans aucun rapport avec le jeu en ligne (tel un immeuble de bureaux) seront aussi bloqués. Pour un professionnel du jeu préparé, déménager un service d’une adresse à l’autre se fait instantanément, sans frais et autant de fois qu’il le souhaite. Dans quelques années internet fonctionnera avec un nouveau système d’adresses “IPV6″. Tout service aura sa propre adresse ce qui évitera certains effets secondaires mais le déménagement n’en sera que plus facile. Ce genre de censure est typiquement efficace contre des particuliers, pas des spécialistes et encore moins dans l’avenir. La censure sur internet est délicate et couteuse en temps humain, alors que les contre mesures sont rapides et automatisables.

Le jeu sur internet est social

Cette première série de mesures repose sur le concept de “site internet” : dans la croyance populaire le site aurait une adresse et un nom bien précis, uniques. L’internaute utiliserait ce nom pour chercher le bon service et l’adresse pour s’y rendre.

Or le jeu sur internet est éminemment social : Vous irez jouer une partie sur un site parce qu’un ami vous y aura invité. Vous jouerez sur les résultats de votre équipe favorite en même temps que les autres fans. Vous miserez sur les résultats d’une élection en réaction à un sondage. Vous obtiendrez une mise gratuite si vous invitez 10 amis. Dans ce mode de fonctionnement le nom ou l’adresse n’ont pas de sens, le jeu est incorporé dans votre site social préféré, connecté à Facebook ou Twitter sans que ces plateformes ne le contrôlent. Les moyens de censure proposés n’effleurent même pas ce web 2.0.

L’expérience de pays comme l’Iran, la Turquie ou la Chine sont riches d’enseignement : Apres avoir commencé par bloquer les noms de domaines et adresses, ils se sont aperçus que tout passait par des sites sociaux. Leur décision oscille maintenant entre blocage de sites entiers comme Youtube Facebook et Twitter ou inaction. Or ils ne manquent ni de compétences ni de moyens.

Distribution et image de marque

Dans le monde physique une société comme la Française des Jeux a une image de marque bien identifiée et un réseau de distribution très réglementé. Sur internet une société de jeux a tout intérêt à diversifier les services sous divers noms plus ou moins officiels, et à profiter au maximum de tous les réseaux de distribution possibles. Dans ce nouveau marché en forte expansion et sans distribution réglementée la clientèle va vers le meilleur service du jour.

De lieux physiques ouverts à heure fixe, la disponibilité du jeu deviendra totale : partout et 24/24. Depuis votre ordinateur de bureau derrière votre tableur, sur votre mobile dans les transports, sur votre télévision depuis le confort de votre sofa.

L’internaute n’aura aucun moyen de vraiment savoir quel service est approuvé par le ministère, pour peu que cela l’intéresse. A vouloir légaliser et rapatrier en France deux services privés c’est en fait une myriade de services incontrôlés qui vont se voir offrir un nouveau champ de conquête.

Résultat

Les pros du jeu en ligne pensent des la conception de leur service aux mesures de contournement de la censure. Ces contres mesures sont peu couteuses et n’affectent que marginalement la clientèle. Leurs moyens techniques et humains surpassent de loin la censure proposée.

D’un point de vue technique, il ne s’agit pas d’élargir le monopole d’une société vers plusieurs. L’élargissement se fera vers une myriade de services parmi lesquels l’internaute ne pourra différencier les légaux des illégaux. Mais plus que le nombre d’acteurs sur le marché c’est le marché du jeu qui va exploser.

D’une manière générale le maintient de l’ordre sur internet ne nécessite pas de lois spécifiques et hautement techniques. Vous pouvez contacter un bookmaker francophone à Londres par téléphone depuis des décennies, et par internet depuis des années. Pourquoi ne pas avoir légiféré pour censurer ces numéros de téléphone ? Pourquoi légiférer pour censurer le site de la même société ? Pourquoi ne pas se concentrer sur la société elle-même et ses actionnaires ? Chasser les acteurs-chanteurs à succès qui investissent depuis la France dans des sociétés illégales de poker en ligne est il trop compliqué ?

Cette approche marche bien dans le cadre de la lutte contre la pédopornographie sur internet : la loi est générale et peu technique, elle se concentre sur les humains et pas la technique. Et surtout : c’est un juge qui a le contrôle de la procédure !

Quel est le vrai projet ?

Nous avons aussi des pharmacies illégales à l’étranger accessibles par internet, devons nous pour autant libéraliser la profession de pharmacien et autoriser la vente de médicaments en ligne ? Qu’a promis le lobby du jeu que d’autres n’ont pu promettre ? Pourquoi les politiques l’acceptent ?

Les deux sociétés qui vont être labélisées le savent : le label en soi ne sert à rien sur internet et le contrôle officiel non plus. Ce qu’elles veulent c’est que le marché explose et qu’il soit libre du carcan de la FDJ et de la tutelle publique. Ce carcan qui fait reverser une part gigantesque des revenus hors casinos à l’état. Ce carcan qui limite l’éthique des paris et tente de contrôler l’addiction.

Coté internet, les pouvoirs publics cherchent depuis plusieurs années à introduire le concept de filtre chez les fournisseurs d’accès. C’est un changement majeur qui demande un grand investissement de leur part et fait reposer sur eux une obligation de résultat. Prévu pour HADOPI il a été remis à plus tard pour passer inaperçu au vu des critiques. Il était ensuite prévu que le sujet qui servirait de cheval de Troie discret serait la lutte contre la pédopornographie avec LOPSI2. Suite à un changement du calendrier c’est le jeu qui passera d’abord.

Une fois que la machine à filtrer sera installée chez les FAIs il sera facile pour le pouvoir d’ajouter tout ce qui est « néfaste » à la liste. Les exemples d’autres démocraties sont éloquents : l’Australie a totalement dévoyé sa liste noire allant même jusqu’à ajouter le site d’un dentiste de province suite a un différent personnel avec un politique. Plus sérieusement la Finlande et l’Australie ont ajouté des sites d’information sur la censure parfaitement légaux. L’Allemagne a perquisitionné et confisqué les ordinateurs d’un site d’information. Site qui informait sur la liste de censure Australienne et a reçu le prix Amnesty International quelques mois plus tard.

Dormez tranquille vous ne le saurez jamais … contrairement à d’autres formes de censure la liste est secrète !