Quelle position avoir en France face aux différents voiles ? Entre désir de cohésion sociale et respect des libertés individuelles.

VOCABULAIRE

Petit lexique pour commencer (je ne suis pas un spécialiste) : Hijab, c'est un voile assez léger qui montre le visage mais pas le cou ni les cheveux (assez courant). Niqab : tenue intégrale lourde qui ne laisse qu'une petite fente pour les yeux (courant dans les pays du golfe). Burqa : une grille est rajoutée en face des yeux (Afghanistan, nord Pakistan).

LEUR/NOTRE VOILE

Je suis Corse et j'ai toujours vu, autant en ville qu'au village des femmes portant l'équivalent presque parfait du hijab. Seules les plus agées le portent encore mais c'était la norme il n'y a pas si longtemps. Il ne serait venu a l'idée de personne de leur demander de se découvrir, quelle que soit l'occasion. Ce voile est juste perçu comme une forme de pudeur un peu vieux jeu, rien de plus et c'est leur choix. Que des jeunes femmes adultes décident de porter un tel voile peut paraître anachronique mais qu'est ce qui justifie une différence de traitement ?
En tout cas si pensez devoir interdire les voiles de style arabo-musulman (c'est plus une affaire de tradition que de religion), vous devez le faire avec la même vigueur dans les villages Corses (Bretons, Basques ...).

VISION DE L'ÊTRE HUMAIN

Il est toujours possible d'avancer l'argument de la libération que constitue l'interdiction du voile pour des femmes qui subissent la pression de leur entourage. Tous les voiles quels qu'ils soient sont bien la mise en pratique d'une vision de la femme comme être inférieur, qui doit se cacher. Au delà de la femme c'est un modèle de société ou l'humain n'est pas libre de ses choix, ou la société exerce des pressions au delà des lois.

Argument bien sur recevable mais quelle est la proportion de celles qui le font par choix, parcequ'elles ont assimile ces valeurs ? Nous avons souvent tendance à croire que nos valeurs officielles sont universelles et partagées par tous, qu'un humain libre de vivre sans pression les choisira comme siennes. Vision pratique à appliquer car sans nuance mais assez loin de la réalité.

Mes collègues Sikhs de Californie sont assez perplexes devant nos débats franco-francais et avancer l'argument "c'est pour votre bien" ne les convaincra jamais (mais les fâchera à coup sur).
Prenez le nombre de jeunes femmes sur meetic qui recherchent un partenaire avec des "valeurs traditionnelles et religieuses". Ceci n'inclut pas toujours le port du hijab mais ceci montre bien l'acceptation de ces valeurs (ce site est anonyme, elles n'ont pas de raison de ne pas être sincères dans leur recherche).

Il est impossible d'interdire le voile comme la cigarette. Le port du voile en lui même ne pose pas de problème réel à la société. Le voile est une idée et c'est cette idée qui dérange. L'interdire c'est attaquer de front ceux qui la portent. Pour se permettre d'interdire une idée il faut avoir une justification suprême. C'est le cas en France pour l'idée de pédophilie (par l'intermédiaire de la pédopornographie ce n'est pas seulement le fait qui est répréhensible) ce qui est bien accepté par la société dans son ensemble. Mais le port du voile, une certaine idée de la femme et des rapports entre l'individu et la société peuvent ils être considérés ainsi ?

"NOS" VALEURS

La vision Française de l'être humain face à la société :
  1. Chaque être est libre de faire ses propre choix
  2. Le minimum de règles lui est imposé pour permettre la vie en commun
  3. Il est informé et éduqué sur ce choix
  4. Ce droit est, au besoin, défendu. Il ne peut être discriminé pour avoir fait son choix sauf si celui ci est interdit.
C'est parce que les règles sont réduites au minimum que l'éventail des choix est large et le sentiment de liberté réel. J'aime bien les voitures noires mais ou est le sentiment de liberté à choisir une Ford si le noir est la seule couleur proposée ? La liberté de choix absolue implique que des voies juges "étranges" par la majorité seront prises.

Pour permettre un choix éclairé, tout citoyen doit être éduqué et informé. A quoi bon avoir un dépistage gratuit du HIV sans campagne de sensibilisation ? C'est à ce niveau qu'il est possible d'agir : la présentation du choix peut être orientée.

Il doit aussi avoir un recours en cas de non respect de son choix ou de tentative d'influence excessive. Si des jeunes femmes sont forcées à porter un voile, ce n'est pas le fait qu'elles le portent qui me gène le plus, c'est le fait qu'elles n'aient pas le plein exercice de leur liberté. Les conséquences seront bien plus graves dans d'autres domaines. Cette pression est l'occasion de faire un rappel diplomatique mais ferme aux règles dans le cercle familial.

Le non port du voile rendu obligatoire n'est pas une valeur c'est un fait. Le libre exercice du choix de porter est une valeur. Le seul moyen de combattre une valeur c'est par une autre.

COHÉSION OU UNIFORMISATION FORCÉE ?

L'unité du pays et l'acceptation de valeurs fondamentales communes est un aspect important de notre pays. Je trouve bon de proposer ces valeurs et agir positivement pour les faire accepter. La république n'est pas seulement la pour construire des routes mais pour proposer et défendre des valeurs. Mais a partir de quel moment passons nous de la recherche de cohésion nationale au non respect des libertés individuelles ?

A vouloir pousser le Français comme langue officielle nous avons positivement détruit les langues régionales pendant des décennies. Je vois bien comment le manque de langue partagée peut handicaper certains pays (l'Afrique du Sud ou je travaille de temps en temps est un parfait exemple), mais nous avons finalement du faire marche arrière pour respecter nos langues régionales.
A mon sens, l'uniformisation de force ne peut se concevoir que clairement déclarée, et cantonnée à un cadre minimal :  l'école publique pour les mineurs ou pour les fonctionnaires en représentation mais pas pour les adultes.

AFFIRMATION CULTURELLE

Outre les cas ou des jeunes femmes sont forcées par leur entourage (pas que masculin) à porter le voile, je vois bien pourquoi certaines décident de le porter d'elle même la ou leur mères ne le portaient pas. Etre la génération de transition, la première née en France est complexe. Porter le voile est un réflexe identitaire qui aide à se définir. Cela va à l'encontre des nouvelles traditions Françaises ou ses signes distinctifs sont portées en soi plus que sur soi, certes.
Mais n'est ce pas au reste du pays, la majorité, de faire le premier pas et accepter leur différence pour qu'elles se sentent plus à l'aise et n'aient pas ce besoin si spécial de différenciation parfois pousse à l'extrême (voile intégral) ?
Cette démarche demande certes de la nuance, du courage, de l'ouverture et du temps pour produire ses effets. Mais en connaissez une autre qui marche ?

AGORAPHOBIE PAR PROCURATION ?

Lorsqu'un comportement "pose problème" à une partie de la population je préfère que les raisons soient clairement établies. Les gays vous gênent ils parcequ'ils sont différents ou parceque c'est une "maladie" comme le disent certains depuis les bancs de l'assemblée nationale ?

Si le voile vous dérange parceque c'est une différence visible, de plus associe à une différence religieuse, il faut l'expliciter comme tel. C'est le cas de beaucoup ...

Si vous pensez que porter le voile intégral (à la saoudienne) est proche de la psychiatrie, une sorte d'agoraphobie par procuration (du mari vers la femme), pourquoi pas. Mais il faudra l'étayer scientifiquement pour commencer et ensuite le traiter comme une maladie : un malade doit être aidé, pas stigmatisé. Le "soin" doit il être propose à la demande, proposé activement ou administré de force ?
Si nous empruntons la voie médicalisée, devons nous aussi soigner les agoraphobes et sado-masochistes de la même manière ?

POUR FINIR UN PEU DE PRAGMATISME ...

Au delà des débats théoriques, je propose en pratique :
  1. Lancer une campagne de sensibilisation officielle sur le thème "Voile ? J'ai le choix de dire non. C'est ma liberté !". Proposer une valeur commune sans l'imposer.
  2. Former certaines policiers/gendarmes au rôle de médiateur pour aller apporter une aide ferme mais diplomatique dans le cadre familial et faire un rappel aux règles. C'est un peu illusoire mais il faut que la possibilité existe et soit clairement identifiée.
  3. Conserver l'uniformisation forcée à l'école pour les mineurs, donc l'interdiction des voiles et signes religieux. Et même laisser la possibilité aux proviseurs d'instaurer un uniforme. Après tout les clivages sociaux se retrouvent dans les vêtements aussi fortement que les clivages culturo-religieux. Les parents qui mettent leur enfant mineur dans une école lui dédient une partie de leur éducation et l'école de la république est donc en droit de mettre en pratique un ensemble de valeurs et codes qui lui sont propres.
  4. Que tous les fonctionnaires qui sont en contact avec le public (et représentent l'état) répondent à un code de conduite et vestimentaire officiel, qui ne vise pas seulement les voiles et respecte la personnalité des adultes que sont les fonctionnaires. Que les autres fonctionnaires aient les mêmes restriction que tout citoyen.
  5. Les normes sanitaires doivent être appliquées avec raison et équité. Que le "burkini" (burqa pour aller à la piscine) soit interdit pour les mêmes raisons que les shorts de bains le sont (ils le sont vraiment dans beaucoup de piscines). Pour prendre un cas similaire, que les normes concernant l'abattage des agneaux soit appliquées avec la même sévérité (ou manque de) que l'abattage des porcs dans les villages Corses.
  6. Que tous les autres citoyens soient libres de s'habiller comme ils le souhaitent en public ou en privé, dans les limites (larges) définies par le code actuel.

P.S. : J'ai passé une dizaine de jours en Arabie Saoudite cette année pour le travail. Ne pas voir un seul visage ou même corps féminin (le niqab cache le corps entier, même les pieds) dans une ville pendant 10 jours c'est TRES TRES étrange.